Aurélien

Auteur : Louis Aragon

Date de publication : 1953

« Pour la première fois […] Aurélien éprouvait le vide absolu de sa vie. Il avait cru, plus ou moins, jusqu’alors, qu’il faisait quelque chose, qu’il trompait assez bien la mort, oisif au point de vue des imbéciles, pensait-il, mais enfin… Il voyait des gens, il se plaisait à les écouter, à juger ce monde déraisonnable, à se mêler à son agitation de surface, à deviner ses drames profonds, à partager ses plaisirs… Il avait des aventures qui étaient un peu des découvertes… De temps à autre, il voyageait, il prenait à tous les vents de sa liberté une bouffée, une ivresse de ce temps inconscient et lourd qui avait suivi la guerre… de cette autre guerre sourde, la paix… Comme ce dilettantisme lui paraissait aujourd’hui creux, inutile ! Il ne désirait rien. Pas même le soleil, la chaleur. Que s’était-il donc passé? » 

Ce qu’il s’est passé dans la vie d’Aurélien, c’est Bérénice. Bérénice qui est la cousine d’un ancien compagnon de tranchées. Bérénice qui est mariée, et « franchement laide » pourtant. Jusqu’ici, l’existence d’Aurélien était une sorte d’errance vague et flottante dans les milieux mondains du Paris de l’entre-deux-guerres, avec son défilé de femmes et d’artistes sous les lustres clinquants des salons, les concerts de jazz des bars de Montmartre. C’est un ennui, au fond. Et puis survient Bérénice, et cet étrange regard noir qui dévore son visage, comme le cœur d’un Aurélien qui n’a jamais dit « je t’aime ». Il y aura quelques mois en commun dans leurs deux vies, quelques mois contenant tout et rien, quelques mois qui changeront la suite peut-être…

Une sensation singulière à la lecture de ce livre. Je ne peux pas dire que je l’ai aimé, pourtant : impossible de le délaisser! Je ne peux pas dire non plus que je ne l’ai pas aimé. D’un chapitre à l’autre, mon avis changeait, parfois radicalement. Ceux qui traitent d’Aurélien et Bérénice en particulier sont très prenants, mais par contraste, les autres, qui dépeignent la société mondaine dans laquelle les deux personnages évoluent, m’ont paru plus lourds, plus longs à traverser : je demeurais en surface. C’est volontaire sans doute, pour traduire l’ennui de ces mondanités-là… Quoi qu’il en soit, l’alternance des chapitres met très bien en valeur la singularité de la relation entre Aurélien et Bérénice, et l’importance que chacun des deux a dans la vie de l’autre. Cela fonctionne : j’étais prise ! D’autant plus que sur ce tableau mondain passe, de temps à autre, l’ombre d’artistes qui ne sont pas sans déplaire : Cocteau, Picasso, Monet… Me voilà charmée ! Toutefois, la mondanité a ses limites, et de centaine de pages en centaine de pages, une lassitude s’installe, couplée à un style à la fois oralisant et très écrit, naturel et artificiel, auquel mon plaisir s’est heurté souvent… Malgré tout, l’histoire en elle-même est jolie, avec de très beaux passages que l’on ne peut nier (pour les amateurs, je recommande vivement le chapitre XXXVI, magnifique, sur la passion de l’absolu).

Finalement, Aurélien est un personnage tour à tour détestable et attachant, égaré comme on peut l’être parfois dans le monde, et parant de son mieux à ce mal. Quant à Bérénice, elle cherche dans la vie quelque chose qui soit absolu. Elle cherche, en un monde de minuscules et de petits caractères, ces majuscules avec lesquelles il faudrait écrire l’existence. Dans une société qui se cherche elle-même après le trauma de la guerre de 1914, Aurélien et Bérénice, sans le savoir peut-être, sont en quête. Ils sont maladroits sans doute, mais sommes-nous plus habiles ?

Rùne M.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s